L'imitation de la nature

 

L'imitation de la nature est une tradition très ancienne en musique. On appelle ce principe "musique descriptive". Elle est cependant assez rare, car les moyens techniques manquent. Il est en effet plus facile d'imiter la nature avec des outils électroniques qu'avec un violon ou un choeur.

A l'époque de la renaissance, Clément Janequin, 1485-1558, a composé des chansons imitant les sons du monde réel, comme Le Chant des oiseaux ou La Bataille. Les voix reproduisent des cris d'oiseaux ou les bruits d'un combat.

Publiée entre 1527 et 1537 :

Le Chant des Oiseaux

 

Le Chant de l'Alouette

 

 

Le Rossignol

 

La Guerre (La Bataille de Marignan)

 

Heinrich Ignaz Franz Biber, 1644–1704, est un compositeur et violoniste de l'époque baroque, né en Bohême et actif principalement à Salzbourg. Considéré comme l'un des plus grands virtuoses du violon du XVIIᵉ siècle, il a profondément marqué l'écriture pour cet instrument grâce à son inventivité technique et à l'expressivité de sa musique.

Dans la Sonata Representativa de 1669, on y trouve le rossignol, le coucou, la grenouille, le coq, la poule, la caille et le chat.

Sonata Representativa

 

(On retrouvera la caille, le coucou et la perdrix chez Beethoven, mais emglobés dans une ambiance pastorale qui annonce l'évocation romantique de la nature et non plus l'imitation)

 

Les compositeurs baroques français s'y sont intéressés également.

Chez François Couperin, 1668-1733, la nature n'est pas représentée de manière aussi spectaculaire. IL affectionnait les pièces de caractère, dont les titres invitent l'auditeur à imaginer une scène.

Parmi les plus belles évocations de la nature, on trouve Le Rossignol en amour, sans doute sa pièce naturaliste la plus célèbre. Elle cherche à évoquer le chant très orné du rossignol, moins par imitation littérale que par des arabesques mélodiques, des trilles et des broderies qui rappellent les vocalises de l'oiseau. Couperin lui-même recommande à l'interprète de privilégier l'expression plutôt qu'une pulsation rigide.

 

Plus proche de l'imitation, sans oublier toutefois la poésie, Jean-Philippe Rameau, 1683-1764, propose La Poule ou Le Rappel des Oiseaux (1728).  

 

La version originale (pour clavecin, puisque le piano est à peine né à cette époque !)

 

Le Rappel des Oiseaux

 

Au piano

 

Antonio Vivaldi, 1678-1741, compose les Quatre Saisons. Les quatre premiers concertos de son recueil op. 8, publié en 1725 sous le titre général Il cimento dell'armonia e dell'inventione (« Le Combat de l'harmonie et de l'invention »), portent dans l'édition originale les titres :

  • La Primavera (Le Printemps),
  • L'Estate (L'Été),
  • L'Autunno (L'Automne),
  • L'Inverno (L'Hiver).

Ces quatre concertos étaient donc explicitement conçus comme un cycle des saisons par leur auteur. Ils sont accompagnés de quatre sonnets, très probablement écrits par Vivaldi lui-même, qui décrivent scène par scène ce que la musique représente (le chant des oiseaux, le ruisseau, l'orage, les chasseurs, les vendanges, le froid, etc.). Les passages de la partition renvoient même à des vers précis des sonnets, ce qui montre que le programme était pensé dès la composition.

Les Quatre Saisons sont souvent considérées comme l'un des premiers grands chefs-d'œuvre de la musique descriptive.

Le Printemps

Le printemps est venu, et les oiseaux le saluent d'un chant joyeux.
Les sources, au souffle des zéphyrs, coulent avec un doux murmure. Le ciel se couvre soudain d'un manteau noir ; l'éclair et le tonnerre annoncent la tempête.
Puis, lorsqu'ils se taisent, les oiseaux reprennent leurs chants harmonieux.

Dans une prairie fleurie, au doux bruissement des feuilles et des plantes, le chevrier dort, son chien fidèle à ses côtés.

Au son festif de la musette pastorale, les nymphes et les bergers dansent sous le ciel éclatant du printemps.

L'Été

Sous l'ardeur accablante du soleil, l'homme et le troupeau languissent ; le pin se consume.

Le coucou fait entendre sa voix ; bientôt la tourterelle et le chardonneret joignent leur chant.

Le zéphyr souffle doucement, mais bientôt Borée surgit et dispute au vent son empire.

Le berger pleure, craignant la violence de l'orage et le destin qui le menace.

Ses membres fatigués ne trouvent ni repos ni soulagement ; les éclairs, le tonnerre et les essaims de mouches et de frelons troublent son sommeil.

Hélas ! ses craintes n'étaient pas vaines : le ciel tonne, la grêle abat les épis et détruit les moissons.

L'Automne

Le paysan célèbre par des chants et des danses l'heureuse récolte.
Animé par les vapeurs de Bacchus, beaucoup achèvent la fête dans le sommeil.

Chacun délaisse chants et danses : l'air est doux et agréable,
et la saison invite à goûter les délices d'un paisible sommeil.

Les chasseurs partent à l'aube, cors, fusils et chiens réunis.
La bête s'enfuit ; ils suivent sa trace.

Déjà effrayée et épuisée par le fracas des armes et des chiens,
blessée, elle tente encore de fuir, mais succombe enfin.

L'Hiver

Transi de froid au milieu des neiges glacées, l'on tremble sous le souffle terrible du vent.
L'on court sans cesse, frappant des pieds pour se réchauffer, tandis que les dents claquent.

L'on passe tranquillement les jours auprès du feu, tandis que dehors la pluie tombe à verse.

L'on marche sur la glace d'un pas lent, avec crainte de tomber.

Puis l'on avance d'un pas plus assuré, l'on glisse, l'on tombe à terre ;
l'on se relève et l'on reprend sa course, jusqu'à ce que la glace se rompe.

L'on entend sortir de leur demeure Sirocco, Borée et tous les vents en guerre.
Voilà l'hiver ; mais, malgré ses rigueurs, il apporte aussi ses joies.

Ces sonnets sont particulièrement remarquables parce que la musique suit le texte presque vers par vers. Par exemple :

- dans Le Printemps, les violons imitent les oiseaux dès le premier vers, puis les traits rapides figurent l'orage, tandis que l'alto représente le chien qui aboie par une note répétée obstinément pendant que le berger dort ;

- dans L'Été, les longues tenues évoquent la chaleur écrasante, puis les rafales de doubles croches annoncent le vent et enfin la grêle ;

- dans L'Automne, les rythmes de danse célèbrent les vendanges avant que la chasse ne soit décrite avec les appels de cors et la poursuite de l'animal ;

- dans L'Hiver, les notes piquées et les brusques contrastes donnent l'impression du froid mordant, des glissades sur la glace et des bourrasques.

Ce dialogue étroit entre poésie et musique fait des Quatre Saisons l'un des premiers exemples aussi systématiques de musique à programme dans l'histoire de la musique occidentale.

 

 

(Et la version revisitée par Max Richter ?)

 

 

La Symphonie n° 6 en fa majeur, op. 68 « Pastorale » de Ludwig van Beethoven occupe une place singulière dans l'histoire de la musique descriptive. Elle est souvent comparée aux Quatre Saisons de Antonio Vivaldi, mais leur rapport à la nature est profondément différent.

Beethoven a lui-même donné la clé de son œuvre en inscrivant sur la partition une phrase devenue célèbre :

« Plutôt expression du sentiment que peinture » (Mehr Ausdruck der Empfindung als Malerei.)

Cette indication est essentielle. Beethoven ne cherche pas d'abord à imiter la nature, mais à exprimer ce qu'elle fait naître dans l'âme humaine.

Une symphonie en cinq tableaux. Chaque mouvement porte un titre.

Éveil de sentiments joyeux à l'arrivée à la campagne

Ce n'est pas la campagne qui est décrite, mais le bonheur ressenti par celui qui y arrive. Les thèmes sont simples, amples, souvent fondés sur des répétitions qui évoquent la stabilité et le calme plutôt qu'un paysage précis.

Scène au bord du ruisseau

C'est le mouvement le plus contemplatif. Les cordes déroulent un flux continu qui suggère le murmure de l'eau. À la toute fin apparaissent trois chants d'oiseaux explicitement identifiés par Beethoven dans la partition : voir à 22 minutes et 30 secondes sur la vidéo.

le rossignol (flûte),
la caille (hautbois),
le coucou (clarinette).

C'est l'un des rares moments où Beethoven pratique une imitation presque littérale.

Joyeuse réunion de paysans

La nature devient ici le cadre de la vie humaine. Danses rustiques, musettes, rythmes populaires et humour orchestral évoquent une fête villageoise.

Orage, tempête

C'est probablement la peinture de la nature la plus spectaculaire jamais écrite jusque-là. Les timbales figurent le tonnerre, les trombones renforcent la violence du ciel, les cordes rapides imitent la pluie et le vent. Pourtant, là encore, l'effet n'est pas seulement descriptif : il traduit aussi la puissance émotionnelle du phénomène.

Chant des bergers — Sentiments de reconnaissance après l'orage

La nature retrouve son calme. Plus qu'un paysage, Beethoven peint une forme de réconciliation. La mélodie principale, d'une grande simplicité, évoque une prière de gratitude. Une vision philosophique de la nature. La Pastorale ne relève pas seulement de la peinture musicale. Elle témoigne d'une véritable philosophie de la nature. Pour Beethoven, la campagne est le lieu où l'homme retrouve son équilibre. On connaît plusieurs de ses confidences dans ses carnets et sa correspondance :

« Personne ne peut aimer la campagne autant que moi. Car les bois, les arbres et les rochers renvoient l'écho que l'homme désire entendre. »

Cette phrase résume bien son rapport à la nature : elle n'est pas un décor, mais une interlocutrice.

Une étape importante dans l'histoire de la musique

Ainsi, la Pastorale constitue un tournant : la nature cesse d'être seulement un objet d'imitation pour devenir un espace de méditation, où le paysage extérieur et le paysage intérieur se répondent. C'est sans doute ce qui explique que cette symphonie continue de toucher les auditeurs : elle ne nous dit pas seulement ce que l'on entend dans la campagne, mais ce que l'on peut y éprouver.

 

Olivier Messiaen, 1908-1992, est sans doute le compositeur qui a poussé le plus loin cette démarche. Ornithologue amateur passionné, il a parcouru le monde pour noter le chant des oiseaux, qu'il transcrivait presque fidèlement dans ses œuvres.

Parmi les plus célèbres : Catalogue d'oiseaux, Réveil des oiseaux, et Oiseaux exotiques.

Pour Messiaen, les oiseaux étaient les « plus grands musiciens de notre planète ».

Catalogue d'oiseaux est une œuvre pour piano d'Olivier Messiaen constituée de treize pièces, composée entre octobre 1956 et septembre 1958 et dédiée aux oiseaux et à Yvonne Loriod.

Propos de l'œuvre
Pour ces pièces, dont chacune porte le nom d'un oiseau, Messiaen n'a pas voulu se limiter à l'évocation des oiseaux. Il précise : « Chaque pièce est écrite en l'honneur d'une province française. Elle porte en titre le nom de l'oiseau-type de la région choisie. Il n'est pas seul : ses voisins d'habitat l'entourent et chantent aussi (...)- son paysage, les heures du jour et de la nuit qui changent ce paysage, sont également présents, avec leurs couleurs, leur température, la magie de leurs parfums. »

Le chocard des Alpes - Le loriot - Le merle bleu - Le traquet stapazin - La chouette hulotte - L'alouette lulu - La rousserolle effarvatte - L'alouette calandrelle - La bouscarle de Cetti - Le merle de roche - La buse variable - Le traquet rieur - Le courlis cendré

 

Le Réveil des Oiseaux