Le romantisme allemand : le sentiment de la nature

 

"Comment expliquer la réévaluation de la peinture de paysage au sein de la hiérarchie des genres au tournant du siècle en Allemagne ?
Dans cette célébration de la nature, la dimension affective et symbolique est le lieu de projection de l’identité allemande aux lendemains des guerres napoléoniennes. Le paysage acquiert liberté et dynamisme, traduit surtout le sentiment et les états d’âme de l’homme, un sentiment de la nature. Dans un dialogue avec le cosmos, l’être humain se confronte à sa petitesse, absorbé dans la contemplation d’un paysage grandiose, qui prend alors une dimension quasi-religieuse.

Dans Le lever de la lune sur la mer (1822), Caspar David Friedrich présente deux jeunes femmes se donnant le bras et un homme assis au sommet d’un gros rocher sur le rivage. Perdus dans leurs pensées, ils contemplent le lever de la lune sur la mer. Friedrich tente de faire réapparaître par une nécessité intérieure la corrélation entre l’homme, la nature et Dieu. Ses tableaux présentent souvent des schémas de composition identiques, des formes simples qui s’équilibrent et une forte unité due à la lumière diffuse.

L’homme saisit sa véritable mesure dans cette disproportion et éprouve le sentiment du sublime. L’homme, placé face à la nature, se trouve alors confronté à sa condition et à son devenir."

EduNum Histoire des arts, Nature, volume 1 n°11, avril 2026

 

 

Franz Schubert (1797-1828), Der Müller und der Bach, (Le meunier et le ruisseau) extrait de Die schöne Müllerin (La Belle Meunière), opus 25, D795
1823

 

Der Müller.
Wo ein treues Herze
In Liebe vergeht,
Da welken die Lilien
Auf jedem Beet.

Da muß in die Wolken
Der Vollmond gehn,
Damit seine Thränen
Die Menschen nicht sehn.

Da halten die Englein
Die Augen sich zu,
Und schluchzen und singen
Die Seele zu Ruh'.

Der Bach.
Und wenn sich die Liebe
Dem Schmerz entringt,
Ein Sternlein, ein neues,
Am Himmel erblinkt.

Da springen drei Rosen,
Halb roth, halb weiß,
Die welken nicht wieder,
Aus Dornenreis.

Und die Engelein schneiden
Die Flügel sich ab,
Und gehn alle Morgen
Zur Erde hinab.

Der Müller.

Ach, Bächlein, liebes Bächlein,
Du meinst es so gut:
Ach, Bächlein, aber weißt du,
Wie Liebe thut?

Ach, unten, da unten,
Die kühle Ruh'!
Ach, Bächlein, liebes Bächlein,
So singe nur zu.

Le meunier
Quand, fidèle, un cœur
Par amour se meurt,
Dans tous les massifs
S’inclinent les lis,

La lune se cache
Au creux des nuages,
Dérobant ses larmes
Au regard des hommes,

Et les angelots,
En fermant les yeux,
Bercent de sanglots
L’âme qui s’endort.

Le ruisseau
Quand enfin l’amour
S’arrache aux tourments,
Un astre nouveau
Luit au firmament,

Et dans les épines
Éclosent trois roses,
Mi-blanches mi-roses,
Qui jamais ne fanent.

Et les angelots,
Repliant leurs ailes,
Quand revient l’aurore,
Descendent sur terre.

Le meunier
Ruisseau, cher ruisseau,
Tu veux m’apaiser…
Que sais-tu, ruisseau,
De mon mal d’aimer ?

Là-bas, sous tes flots,
On repose au frais.
Cher petit ruisseau,
Chante, s’il te plaît.

Les thèmes développés sont typiquement romantiques : l'amour, l'espoir, la déception, la tristesse, la mort, la quête personnelle, le voyage, la nature. L'histoire est la suivante : un jeune homme, voyageant le long d'un ruisseau, arrive chez un meunier et tombe amoureux de sa fille. Mais la belle, d'abord bienveillante, préfère se laisser séduire par un chasseur. L'apprenti meunier s'en noie de chagrin et de désespoir.

 

Franz Schubert,Wohin, (Vers où ? ) extrait de Die schöne Müllerin (La Belle Meunière), opus 25, D795
1823

 

Wohin

Ich hört ein Bächlein rauschen
Wohl aus dem Felsenquell,
Hinab zum Tale rauschen
So frisch und wunderhell.

Ich weiß nicht, wie mir wurde,
Nicht, wer den Rat mir gab,
Ich mußte auch hinunter
Mit meinem Wanderstab.

Hinunter und immer weiter
Und immer dem Bache nach,
Und immer heller rauschte
Und immer heller der Bach.

Ist das denn meine Straße?
O Bächlein, sprich, wohin?
Du hast mit deinem Rauschen
Mir ganz berauscht den Sinn.

Was sag’ ich denn vom Rauschen?
Das kann kein Rauschen sein:
Es singen wohl die Nixen
Tief unten ihren Reihn.

Laß singen, Gesell, laß rauschen,
Und wandre fröhlich nach!
Es gehn ja Mühlenräder
In jedem klaren Bach.

Vers où ?

J’entendis un ruisseau couler,
La source jaillie du rocher
Qui cascadait vers la vallée,
Limpide et gaie.

Qu’ai-je ressenti ce matin,
À quelle voix ai-je obéi ?
Il me fallut, bâton en main,
Descendre aussi.

Descendre et puis descendre encore,
Suivre le ruisseau sur son bord,
Si frais tandis qu’il gazouillait,
Toujours plus gai.

Dis-moi donc, est-ce là ma route ?
Où me conduis-tu, ruisselet ?
Le bruissement des eaux sans doute
M’a enivré.

Bruissement, dis-je ? Quelle erreur !
Ce n’est pas ta voix cristalline ;
C’est le chant, dans les profondeurs,
De tes ondines.

“Qu’importe, compagnon rapide ?
Babil ou bruit, suis mon chemin.
Au bord de tout ruisseau limpide
Chante un moulin.”

 

Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847),Abschied vom Wald (Adieu à la forêt), un lied extrait des nombreuses oeuvres liées à la nature.
1843

 

Abschied vom Wald

O Täler weit, O Höhen,
o schöner grüner Wald,
du meiner Lust und Wehen
andächt'ger Aufenthalt!
Da draussen, stets betrogen,
die geschäft'ge Welt;
schlag' noch einmal die Bogen
um mich, du grünes Zelt!

Im Walde steht geschrieben
ein stilles ernstes Wort
vom rechten Tun und Lieben,
und was des Menschen Hort.
Ich habe treu gelesen
die Worte, schlicht und wahr,
und durch mein ganzes Wesen
ward's unaussprechlich klar.

Bald werd' ich dich verlassen,
fremd in die Fremde geh'n,
auf buntbewegten Gassen
des lebens Schauspiel seh'n.
Und mitten in dem Leben
wird deines Ernst's Gewalt
mich Einsamen erheben,
so wird mein Herz nicht alt.

Adieu à la forêt

Ô larges vallées, Ô sommets,
Ô belle et verte forêt,
Toi ma joie et mon tourment,
Lieu de recueillement !
En dehors d'ici, toujours berné,
Le monde agité se presse ;
Tends encore une fois tes arches
Autour de moi, toi verte tente !

Dans la forêt, est écrit
Le mot silencieux et grave
De l'acte et de l'amour sincères
Ce qui est le trésor de l'humanité.
J'ai lu fidèlement,
Ces mots humbles et vrais,
Et de par tout mon être,
Ils étaient indiciblement clairs.

Bientôt je te quitterai,
Allant, étranger à l'étranger,
Par des rues bariolées et animées
Voir le spectacle de la vie.
Et au milieu de la vie
La puissance de ta sincérité
M'élèvera, solitaire,
Et ainsi mon cœur ne vieillira pas.

 

Comparons avec Robert Schumann (1810-1856) et son Abschied (Adieu) extrait des Waldszenen (Scènes de la forêt)
1849

Eintritt Entrée
Jäger aud der Lauer Chasseur aux aguets
Einsame Blumen Fleurs solitaires
Verrufene Stelle Lieu maudit
Freundliche Landschaft Paysage souriant
Herberge A l'auberge
Vogel als Prophet L'Oiseau-prophète
Jagdlied Chant de chasse
Abschied Adieu

 

 

Ecoutez les autres :

 

 

 

Chez Richard Wagner (1813-1883), le rapport à la nature est encore différent. Là où Schubert fait de la nature le confident de l'individu, et Mendelssohn un espace de communion harmonieuse, Wagner en fait une force cosmique. La nature n'est plus seulement un paysage : elle est une puissance originelle, parfois sacrée, parfois menaçante, dans laquelle l'homme est immergé.
Dans son opéra Siedfried, 1876, l'épisode appelé "Waldweben" (Murmures de la forêt) est un pur chef-d'œuvre orchestral. Siegfried écoute les bruissements de la forêt, les oiseaux, le vent. Pour la première fois, il comprend le langage de la nature grâce au chant d'un oiseau. C'est une scène de contemplation sans équivalent dans l'histoire de l'opéra.