Classe de Terminale HDA - Musique

 

ART et SACRE

 

Petite mise en bouche sur une question épineuse

La science répond aujourd’hui à une question : Dieu existe, au sens logique et mathématique.

Cette conclusion est la synthèse de recherches menées par les plus grands penseurs depuis 1500 ans et validée par les mathématiques et l’informatique.

Dieu, dans sa définition la plus répandue en métaphysique, existe nécessairement. On ne peut penser un monde dans lequel il n’existerait pas (réflexion logique et mathématique de Christoph Benzmüller, chercheur en philosophie et mathématiques à l’université de Berlin.
Il s’agit là d’investiguer la cohérence d’un concept (pas comme une licorne, par exemple). Ce théorème n’affirme pas que Dieu existe réellement. Juste qu’il est irrationnel de dire qu’il n’existe pas.
(lire « essai sur le vide : ce qui est sans être tout à fait », d’Etienne Klein)
La licorne, les trolls, lutins, naissent de notre imagination, mais Dieu de la logique.
Le premier à en parler est le philosophe latin Boèce, au XIième siècle, puis Anselme de Canterbéry, Descartes, Hegel, Leibniz, Pascal, Kant, Spinoza : Dieu a toutes les perfections, or l’existence est une perfection, donc Dieu existe.

Mais dans cette conclusion, on reste dans le domaine philosophique, jusqu'à Kurt Göbel, un logicien célèbre pour avoir prouvé au début des années 1930 qu’il existe des vérités mathématiques non démontrables.
Après des années de recherches, on entend parler en 1970 dans les couloirs de son université (Princeton, USA) de 12 lignes contenant 5 axiomes, 3 définitions, 3 théorèmes et 1 corollaire sur l’existence de Dieu. Il envoie à sa maman une carte postale sur laquelle il écrit : Maman, tu vas être contente, Dieu existe !
Cette démonstration est publiée en 1987, neuf ans après sa mort. Et aussitôt, d’autres logiciens ont tenté de la démonter en trouvant des failles. Mais Christoph Benzmüller confirme aujourd'hui, grâce aux mathématiques et l'informatique, que Kurt Göbel avait raison et que Dieu existe.

Sciences et Vie, août 2020


La musique et le Sacré


L'union de la musique et du sacré se perd dans la nuit des temps. Pour nous instruire aujourd’hui sur le sujet, seules les fouilles archéologiques nous servent d’appui et de base. Et les découvertes remettent souvent la connaissance actuelle en question. Il y a peu, en Croatie, on découvrait les plus vieux bijoux connus, vieux de 130 000 ans. Il s’agit d’un collier de serres d’aigle qui recule de 85 000 ans la pensée symbolique que l’on attribuait à l’homme moderne (-43 000, -45 000 ans).
Cette découverte « révèle que les pratiques symboliques étaient ancrées dans les cultures matérielles des néandertaliens avant ce que l'on pensait jusqu'à présentElle semble aussi suggérer que les rapaces jouaient un rôle privilégié dans certains systèmes symboliques de ces populations". Rachel Mulot, Sciences et Vie.
Or, c’est le symbole qui nous intéresse, car c’est lui qui crée le lien entre l’humain et le sacré, donc, entre l’art et le sacré. Ce symbole ancestral et toujours vivant aujourd’hui, c’est le chamanisme, ou, si on préfère, l’idée que l’être humain n’est pas exclu de la nature dans sa communication. Et pour en revenir aux griffes d’aigle de Croatie, les études menées sur place tendent à mettre en évidence les liens entre Néandertal et les rapaces. Or, l’aigle est un animal totem très puissant.
On en trouve des traces à travers le monde entier, sur tous les continents, comme plus près d’ici, dans les grottes de Lascaux. Il serait à l’origine, ou tout au moins aurait côtoyé l’hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme, voire le christianisme.
Si des bijoux à griffes d’aigle survivent aux affres du temps, la parole et les sons se perdent inévitablement. Nous n’avons pas de sources aussi lointaines.
En 2008, une équipe de l’université de Tübingen explore la grotte de Hohle Fels dans le Jura souabe (Bade-Wurtemberg) et y découvre plusieurs morceaux d’os et d’ivoire appartenant à plusieurs instruments datés à 35 000 ans au carbone 14.
« Le morceau de flûte le mieux conservé mesure 22 centimètres de longueur. L'instrument a été taillé dans un os de vautour et comporte cinq trous. A l'extrémité, une encoche servait manifestement à placer les lèvres. Les archéologues ont remarqué de fines entailles au droit de chaque trou et supposent qu'il s'agit de marques ayant servi au fabricant à repérer les endroits où devaient être réalisées les perforations. Une autre flûte, réalisée dans un os de cygne, plus petite, ne comportait que trois trous. Les chercheurs en ont réalisé une réplique en bois et ont constaté qu'elle produisait une gamme de notes semblables à celle de nombreuses flûtes actuelles.
Pour leurs découvreurs, il n'y a guère de doute. Les Néandertaliens ont peut-être joué de la musique, quelques éléments allant dans ce sens ont été retrouvés et on discute toujours pour savoir si l'os percé découvert en Slovénie en 1995 par Ivan Turk sur un site néandertalien daté de 43.000 ans est bien une flûte. » Jean-Luc Goudet, Futura-Sciences.com

 

I. La musique, partie prenante du rite

1. Le mystérieux Gamelan

Le gamelan est une musique vivante, quotidienne et sacrée, et dont les origines restent méconnues. La pratique du gamelan est systématiquement liée à la vénération des esprits, selon la tradition hindouiste. De la riche décoration des instruments aux oeuvre musicales, tout est tourné vers la religion.

Rendez-vous à la page sur les Gamelan.

Faisons un test !


En écoutant du gamelan, la musique est-elle nécessairement sacrée ? Les exemples de Claude Debussy, Steve Reich ou Lou Harrison interrogent sur l’intention que l’on met dans l’écoute. Le frontière entre le sacré et le profane est parfois si fine.
La musique elle-même est incapable de renseigner l'auditeur sur son orientation. Sacrée ou non ?

 

B. L'union de la musique au culte avec Jean-Sébastien Bach

Les cantates de Bach

Qu’est-ce qu’une cantate ?
La cantate est une pièce vocale d’inspiration profane ou religieuse, pour une ou plusieurs voix, composée de récitatifs et d’airs.
Chez Jean-Sébastien Bach (1685-1750), la cantate est une pièce pour chœur à quatre voix, composée sur des textes bibliques et d’inspiration protestante, accompagnée par un orchestre (pas toujours de la même composition) destinée au culte.
Ecoutons le chœur d’ouverture de la Cantate BWV 102, « Herr, deine Augen sehen nach dem Glauben » et dinstinguons-le plus loin du récitatif et de l'air.

1. Choeur :

2. Récitatif :

3. Air :

4. Arioso :

5. Air :

6. Récitatif :

7. Choral :


Qu’est-ce qu’une fugue ?
C’est une œuvre écrite en style contrapuntique et fondée sur le principe de l’imitation. Le thème de la fugue, ou sujet, reçoit une réponse en imitation (généralement à la quinte).

Ecoutons la fugue de cette même cantate :

 

C. Le chant au Moyen Âge

1. La Chant grégorien

A l'initiative du pape Grégoire le Grand (590-604), tous les éléments chantés de la liturgie sont recueillis et notés.

Un exemple de la fin du XIième siècle, le Graduale et prosarium sancti Martialis Lemovicensis, provenant de l'abbaye Saint-Martial de Limoges. On y voit la naissance des vocalises et des tropes (adjonction de paroles sous une longue vocalise d'une mélodie donnée, ou l'inverse, le texte sur la mélodie).

Le chant grégorien comme on le connaît aujourd'hui encore dans les missels

 

 

2. Le chant byzantin

Le chant byzantin peut être présenté comme le pendant du chant grégorien. Les principales différences sont la localisation géographique et l’évolution de langage musical. En effet, le chant byzantin se développe en Orient. La tradition du chant liturgique oriental s’est développée dans les régions de l’Empire byzantin où le grec était parlé depuis la fondation de Constantinople en 330 jusqu’à sa chute en 1453. Elle révèle une origine composite s’appuyant sur les traditions musicales de l’ancienne Grèce, de la Syrie et du Judaïsme hellénisant. Constantinople était un important carrefour culturel.

 

 

D. D'autres religions abrahamiques

1. La musique dans les rituels juifs

On prie trois fois par jour à la synagogue ; matin, après-midi et soir.

Les jours de la semaine, on ne chante pas, on réserve les chants pour le shabbat et autres jours de fêtes

Il y a des parties chantées tous ensemble (en général plus simples) et des parties solos réalisées par celui qui dirige la prière (il improvise ou chante sur une mélodie pré-établie). Dans certains lieux c'est toujours la même personne dans d'autres ça tourne, tantôt l'un, tantôt l'autre.

Les chants ne portent pas de noms particuliers ; on les appelle par l'intitulé du passage de la prière.

Sauf rares exceptions, il n'y a pas d'instruments dans les synagogues. On trouvait cependant un très bel orgue à l’ancienne synagogue de Strasbourg. L’orgue et le mobilier ont été pillés et revendus en 1940.

On chante en hébreu et en araméen des chants qui ont peu évolué depuis ses 3000 ans d’histoire.

 

Il y a différentes branches et en voici les deux  principales, vues à travers deux versions d’un même chant célèbre chanté pendant le shabbat : Lekha dodi.

La version Séfarade (parfois orthographié Sépharade) qui suit le judaïsme liturgique espagnol et portugais (en particulier dans la prononciation des mots des prières) :

 

 

Profitons-en pour découvrir un instrument fabuleux, entendu dans l’extrait précédent : le duduk !

 

 

La version Ashkénaze (ou Ashkenaze ou Achkenaze) désigne  les Juifs de l'Europe occidentale, centrale et orientale. (Allemagne, Pologne, Russie, dans l'ancien Empire austro-hongrois et aussi dans le reste de l'Europe centrale et orientale). Leur langue vernaculaire est le yiddish (mélange de moyen-haut allemand enrichie d’emprunts à l’hébreu, au polonais et au russe). Les Ashkénazes constituent aujourd'hui la catégorie la plus nombreuse du judaïsme mondial :

 

2. La musique dans les rituels musulmans

 

Les deux principaux courants musulmans, dont sont issus de nombreuses ramifications, sont le sunnisme et le chiisme.

Il ne semble pas y avoir dans le Coran de verset interdisant la musique dans la mosquée, pourtant la pratique d’instruments n’est pas autorisée, seule la musique vocale est permise à travers le récit du Coran (fait sur certains modes) et des cantiques. 

La voix : la récitation du Coran se fait sous forme de cantillation (proche de la déclamation; entre l’émission parlée et chantée). Prépondérance de la parole sur la musique.

            - récitation lente du Coran pour inciter à la réflexion : le Tartîl

            - lecture psalmodiée du Coran : le tajwîd

 

 

L’appel à la prière : dhan (en arabe = « appel ») (on dit aussi  L'Adhan, « appel », le Mu'adhdhin ou muezzin : celui qui fait l'appel depuis le "minaret"  le lieu d'où se fait l'appel.)

L'adhan a un peu la même fonction que les cloches dans l’église catholique, c’est un moyen de prévenir les fidèles.

L’adhan rappelle les heures des 5 prières de la journée. Instauré par Mahomet, il peut être entendu dans tous les pays à majorité musulmane. Se présentant sous la forme d'une déclamation entre la parole, la psalmodie et le chant, cette annonce publique comprend des phrases bien définies. C’est le muezzin qui, tourné vers la Mecque en haut du minaret de la mosquée, fait l’appel en oscillant son corps de droite à gauche pour être entendu dans toutes les directions et en se bouchant les oreilles afin de ne pas être perturbé.

Il est aujourd’hui le plus souvent sonorisé, c’est parfois même un enregistrement qui fait office de muezzin.

L’appel à la prière se fait en arabe partout dans le monde (même dans les pays non arabophones). En Turquie, entre 1932 et 1950 il était récité en turc.

 

 

E. L’animisme

Conception générale qui attribue aux êtres de l’univers, aux choses, une âme analogue à l’âme humaine   (Larousse)

Qu'englobe-t-on sous le terme animisme ? Des croyances en un esprit, une force vitale animant les êtres vivants, des croyances en des génies protecteurs, le fétichisme (substitut visible d’un esprit auquel on adresse un culte), le totémisme (le totem sous forme animale ou végétale, représente l’ancêtre du clan), le paganisme, les religions polythéistes, les religions traditionnelles africaines, le vaudou, l’hindouisme, le brahmanisme, le taoïsme religieux, le shintoïsme….

Deux exemples :

La musique des pygmées Aka et sa technique de chant particulière appelée le yodel :

 

Jimi Hendrix brûle sa guitare comme dans un sacrifice vaudou

 

 

F. Les chants védiques

L'Ayurvéda Maharishi utilise la musique du Gandharva Véda, le système de musique le plus ancien au monde. Le Gandharva Véda est calculé de façon précise pour avoir un effet positif sur les doshas et sur l'équilibre de toute la physiologie. Cette musique est jouée avec les instruments traditionnels, comme les sitars, les flûtes en bambou, ou les tablas. Chaque raga de l'Ayurvéda Maharishi est prescrit à certains moments de la journée, d'après les listes précises trouvées dans les anciens textes authentiques, en particulier ceux concernant les rythmes et les cycles naturels.

Pour tout connaître sur les râgas  

 

Qui décide du statut de l'oeuvre ? La notion de sacré est toute relative. Donner un concert dans une église ou une autre peut changer le programme.
Au même titre que les dogmes, ce sont les hommes d'église qui décident pour le commun des mortels. Le prêtre a tout pouvoir dans "son" église.
Dans les années 1910, le Pape Pie X demande qu’on lui fasse une démonstration de tango, pour s’assurer que cette danse ne mérite pas de figurer dans l’Index, le catalogue des œuvres interdites. Cet exemple met le doigt sur le poids de l'église dans l'évolution artistique. Danserait-on le tango si le Pape l'avait interdit à l'époque ?

Aujourd'hui, en 2020, vous n'assisterez pas à un concert dans une mosquée, tandis que les portes des synagogues s'ouvrent à peine à la musique.

 

 

II. La louange musicale

 

Au-delà de la messe, du culte et des rites, les compositeurs se sont très souvent attachés à écrire de la musique sacrée sous forme d'hommage, sans pour autant répondre à une intention de pratique religieuse, soit pour répondre à des commandes, soit pour se faire connaître. N'oublions pas qu'à une époque pas si lointaine, l'Eglise et l'Etat étaient liés et la valeur d'un compositeur se mesurait autant à l'Eglise qu'à l'Opéra. Or, nous l'avons vu avec Jean-Sébastien Bach, l'évolution musicale dans la technique et la structure atteint son apogée avec le Maître de Leipzig. En réalité, d'énormes progrès et découvertes esthétiques se concentrent à Venise à la fin de la Renaissance, soit 150 ans plus tôt.

A. Naissance de la musique baroque, en partie grâce à l'église

Nous sommes à Venise, au XVIè siècle. Que s'y passe-t-il exactement ?
Il règne là-bas, une importante diversité de styles, de formes, de techniques, de dénominations et de caractéristiques. Mais trois grands compositeurs tendent de fondre en un style un peu plus unifié, les trois éléments. Il s’agit de Giovanni Gabrieli (1553 ou 1556 à 1612), maître de la musique d’église, Claudio Monteverdi (1567-1643), compositeur le plus universel du début du baroque et Girolamo Frescobaldi (1583-1643), maître de la musique pour clavier.

Les premiers indices d’un changement se perçoivent dans les œuvres à double-chœur d’Adriaan Willaert, maître de chapelle de la basilique Saint-Marc de Venise. On trouve dans sa musique des éléments d’espace, de contraste et des effets d’écho.

Ecoutons Credidi, propter quod locutus sum, psaume 115, une œuvre pour double chœur d'Adriaan Willaert.

Avec Willaert, et grâce à l’architecture de la basilique Saint-Marc, on assistait à une spatialisation de la musique, en plaçant par exemple dans un transept un ensemble vocal, et à un autre endroit, d’autres chanteurs. Le terme employé en Italien était : cori spezzati, c’est-à-dire « morceaux de chœurs ».
De plus, cette alternance était accentuée par l’utilisation d’instruments, conjointement, ou en alternance avec les voix.

Il manque en effet une pièce à l’ensemble. Le « colla parte » c’est-à-dire la doublure ou la substitution des voix chantées par les instruments, procédé typique de la Renaissance va disparaître. Et une nouvelle pratique apparaît, celle qui permet la combinaison de voix et d’instruments, ainsi que l’opposition de groupes sonores. La basse se détache peu à peu et la basse continue typiquement baroque trouve naturellement sa place.

Ecoutons Angelus Domini à huit voix extrait des Sacrae Symphoniae de 1597 de Giovanni Gabrieli, une œuvre pour pour double chœur.

Cette combinaison de voix et d’instruments apparaît sous le nom de « concertato » ou »concerto ». ce terme, résolument moderne va faire basculer toute l'Europe vers la musique baroque. Il ne manque plus que les maîtres plus tardifs pour en assoir définitivement les caractéristiques (Vivaldi, Bach, Haendel)

 

 

B. L'exemple du Stabat Mater

Le texte du Stabat Mater Dolorosa est un texte liturgique qui date du début du XIIIe siècle. Attribué à Jacopone da Todi, il décrit les douleurs de la Vierge devant son fils crucifié. Il a été ajouté au rituel chrétien en 1727 par le pape Benoît XIII. La première partie du texte décrit la souffrance éprouvée par Marie tandis que la seconde est une prière qui lui est adressée afin de partager ses tourments. De ce texte composé de 20 tercets (strophes de 3 vers). Avec la piéta, le Stabat Mater est l’une des représentations les plus importantes de la souffrance de la Vierge. De nombreux compositeurs se sont saisis du sujet pour créer, peut-être leurs plus belles œuvres.

Stabat Mater dolorosa
Juxta crucem lacrimosa
Dum pendebat Filius.

Cuius animam gementem
Contristatam et dolentem,
Pertransivit gladius.

O quam tristis et afflicta
Fuit illa benedicta
Mater Unigeniti.


(Les rimes fonctionnent en aab, ccb, dde, ffe...)

Debout, la Mère douloureuse près de la croix était en larmes devant son Fils suspendu.
Dans son âme qui gémissait, toute brisée, endolorie, le glaive était enfoncé.
Qu'elle était triste et affligée, la Mère entre toutes bénie, la Mère du Fils unique !


Un exemple chez Giovanni Battista Pergolesi (1710 – 1736)

 

et un autre chez Antonín Dvořák (1841 – 1904)

 

 

Quelles différences ?

 

 

C. L'exemple du Sacre du Printemps

Ce ballet d’Igor Stravinsky (1882-1971), sous-titré "Tableaux de la Russie Païenne", est construit en deux parties : L'adoration de la Terre, puis, le Sacrifice.

"J'entrevis dans mon imagination le spectacle d'un grand rite sacral païen : les vieux sages, assis en cercle, en observant la danse à la mort d'une jeune fille, qu'ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps" Quand Stravinsky écrit le Sacre, les deux précédents ballets qu'il a composé pour les Ballets Russes, "Petrouchka" et "L'oiseau de Feu", l'on déjà rendu célèbre. Mais il fait preuve ici d'une audace qui va nettement plus loin. La partition est d'une richesse, d'une complexité rythmique et harmonique tout à fait nouvelle.

Serge Diaghilev, le directeur des Ballets Russes, confie la chorégraphie à Vaslav Nijinsky.

Le compositeur et chef d'orchestre Pierre Boulez décrit « une sorte de barbarie très bien étudiée, qui a tout l'air d'une barbarie, mais qui, en fait, est un produit extrêmement élaboré ».

Lorsque Debussy entend la réduction pour piano à 4 mains, quelques temps avant la création, il écrit à Stravinsky : "Votre Sacre me hante comme un beau cauchemar, et j'essaye vainement d'en retrouver la terrible impression. C'est pourquoi j'en attends la représentation comme un enfant gourmand auquel on aurait promis des confitures".

La création a lieu le 29 Mai 1913 au Théâtre des Champs Elysées et fait scandale

"J'ai quitté la salle dès les premières mesures du Prélude, qui tout de suite soulevèrent des rires et des moqueries écrit Stravinsky. 
J'en fus révolté. Ces manifestations, d'abord isolées, devinrent bientôt générales et, provoquant d'autre part des contre manifestations,
se transformèrent très vite en un vacarme épouvantable".


Certains parlent de Massacre du printemps, d'autres hurlent frénétiquement "Bravos !" Mais si la musique déstabilise, c'était avant tout la chorégraphie qui met le feu aux poudres : la répétition des gestes, la tribalité des mouvements choquent des chroniqueurs qui moquent "Une danse des Caraïbes où l'on rampe "A la manière des phoques."

Exemple de rythme dans la partition :

 

Augures printaniers

 

 

6. Stimmung

Karlheinz Stockhausen écrit en 1968 une œuvre intitulée Stimmung. Elle n’est destinée à aucun culte (ou à tous les cultes au monde) n’est pas à proprement parlé sacrée, mais repose entièrement sur les divinités qui ont modelé notre planète et notre civilisation.

Découvrons-la.

 

 

 

 

III. La sacralisation

 

Dès lors que l'on se lance dans un tour d'horizon de notre planète et des dieux qui y ont régné, on s'aperçoit que ces derniers sont loin d'être parfaits. Le seul exemple du dieu des dieux grecs, Zeus, est loin d'être un modèle, notamment sur le plan familial, puisqu'il aura eu bien plus d'enfants de relations extra-conjugales qu'avec son épouse Hera. L'Olympe est un lieu sans repos où la vengeance, la punition sont conjugués à tous les temps. Il en est de même dans d'autres cultures (Mexique, Tibet, Inde...)
Dans les religions abrahamiques, Dieu est parfait mais il punit sévèrement. Et dans le Nouveau Testament; Dieu pardonne. Depuis 2000 ans, Dieu est parfait et pardonne. Il est alors intéressant d'observer que dans la culture chrétienne, les oeuvres musicales peuvent accèder à un statut de perfection. Une oeuvre peut être considérée comme parfaite, car inégalable. On peut ainsi imaginer l'oeuvre picturale comme un objet sacré. La Joconde de Léonard de Vinci en fait certainement partie. Personne ne peut faire mieux. Elle est parfaite, car unique.
Par ailleurs, l'émotion éprouvée devant de tels chefs d'oeuvre peut s'avérer supérieure à l'adoration divine. La maladie de Stendhal, ou syndrome de Florence en témoigne.
La musique peut produire des effets identiques. Mais dans ce domaine, à chacun son oeuvre !

 

A. La sacralisation de l'oeuvre musicale et la transcription

Le Miserere d'Allegri est un exemple d'oeuvre sacrée, car jalousement tenue secrète par l'Eglise. En réalité, la partition n'est pas autorisée à être diffusée... jusqu'au jour où Mozart l'entende à l'occasion d'une messe, et, de retour chez lui, et grâce à sa mémoire et à sa connsaissance technique, il en écrive tranquillement toutes les notes sur une partition.

Miserere Mei Deus de Gregorio Allegri (1582-1652)

 

Autre exemple, à discuter :

La Marche Turque de Mozart à travers deux exemples

Ces interprétations sont-elles "justes" ? Autorisées ? Peut-on parler de sacrilège (profanation d'objets, de lieux, de personnes revêtus d'un caractère sacré) ? A quel moment, exactement, peut-on dire que l'oeuvre existe ? Quand la partition est écrite, ou quand l'interprète l'exécute ? Dans ce cas, n'y-a-t-il qu'une seule oeuvre à partir d'une partition unique ? Qui décide ?

 

 

B. La sacralisation de son écrin - à la recherche de l'art total à travers l'oeuvre de Richard Wagner

BAYREUTH, un lieu de culte.

  • concept esthétique issu du romantisme allemand apparu au XIXème en Europe
  • rassemble de nombreuses disciplines artistiques
  • a une portée symbolique ou philosophique

C’est Richard Wagner qui le premier a réalisé une œuvre d’art total.
Wagner est musicien, compositeur mais aussi dramaturge, metteur en scène et philosophe, il transforme à Bayreuth, l’opéra  en une œuvre d’art total.
Sous la protection de Louis II de Bavière, il fait construire à Bayreuth, le théâtre dont il rêve « Le festspielhaus » (théâtre du festival),  fonde le festival et crée le cycle complet de la Tétralogie (achevé en 1874).
Il doit s’opérer l’alchimie de tous les arts : poésie, musique, théâtre, danse, décors, costumes, jeux de lumières. Le spectacle doit éveiller les énergies psychiques qui sommeillent en chacun et susciter la communication effective de tous.

Wagner considère le théâtre, non pas comme un divertissement, mais comme le lieu d’une initiation sacrée, et la tragédie comme un jeu scénique solennel par lequel l’artiste s’érige en guide spirituel de son peuple.
Dans ses drames, le texte devient musique, la musique action, l’action théâtre. Il écrit lui-même les livrets et caractérise ses personnages (ou lieux voire même objets) de leitmotiv (« motif conducteur »).

Dimensions énormes de son orchestre (134 instruments pour la Tétralogie)


 

Leitmotivs extraits de Parsifal son dernier chef d’œuvre « Festival scénique », sorte d’épopée médiévale comportant de nombreuses références métaphysiques, philosophiques, ésotériques, spirituelles, chrétiennes, boudhistes…
Parsifal enfant fut protégé par sa mère de tout contact avec le monde  dans le but de rester pur, innocent. Il découvre pourtant le mal et le péché et parvient après un long chemin épique et intérieur à la découverte du GRAAL (coupe qui a recueilli le sang du Christ) qui lui permet de retrouver la sérénité.

 

Leitmotiv principal

Leitmotiv du Graal

Leitmotiv de la foi

 

 

 

LUZERN pour Claudio Abbado

 

Il y a quelques années, Claudio Abbado (disparu en 2014) a créé un festival à Luzern, en Suisse. Il y a rassemblé ses musiciens, ceux qu'il considéraient les plus proches pour y former un orchestre d'exception. Tous unis sous la baguette bienviellante d'un seul homme ; une symbiose. Les fidèles Abbadiens s'y rendaient chaque été.

 

 

C. La sacralisation de l'artiste

On entend souvent dans les médias : les dieux du stade, sacré champion du monde, sacré meilleur buteur, meilleur acteur...

En musique, nous avons nous aussi nos dieux. Certains entrent dans la légende. Rubinstein, Celibidache, Furtwängler, Abbado, Kempf...

Un dieu vivant : Daniel Barenboïm, une exception (parfaite ???) qui mène deux carrières (cas unique) en parallèle ; il est l'un des plus grands chefs d'orchestre des 50 dernières années, et l'un des plus grand pianiste dans le même temps. Et de surcroît, il a créé le West East Divan Orchestra.

 

 

 

 

 

D. L'orchestre et son rituel

La disposition des instruments dans l'orchestre répond à un système subtil jonglant entre spacialisation sonore et classement social. L'orchestre est soumis à un rituel.
La place du chef, du premier violon, l'importance du quatuor (support de l'écriture contrapuntique), le soliste, le rituel des salutations...

 

E. La musique religieuse quitte les lieux de culte

Au XIXème siècle, les œuvres religieuses (messe, requiem, cantate, oratorio…) initialement jouées exclusivement dans des lieux religieux, se déplacent dans des lieux profanes : opéras, théâtres…(aujourd’hui Zénith, PMC…).

La Messa di requiem  composée en 1874 par Giuseppe Verdi  et créée dans l’Eglise San Marco de Milan au cours d’une messe, est reprise juste après au théâtre de la SCALA puis à Paris.
Hans von Bülow (pianiste, chef d’orchestre et compositeur) définissait le Requiem de Verdi « d’opéra en habit ecclésiastique ». Ce type d'oeuvres gigantestque requiert un grand effectif choral et orchestral.

 

Un extrait : le Dies Irae

 

 

F. Les troubadours se détournent de Dieu pour louer la femme

Les troubadours sont des poètes musiciens compositeurs. Ce sont des hommes ou des femmes. Les premiers troubadours étaient originaires d'Aquitaine et du Limousin. Puis le mouvement s'est étendu vers le midi toulousain, le Languedoc, puis vers la Catalogne et le nord de l'Italie.

Le terme troubadour que l’on prononce trobador en occitan, vient du verbe trobar, du latin tropare, qui signifie alors "composer des tropes", c'est-à-dire des pièces chantées en latin destinées à orner le chant liturgique. Un terme proprement religieux.

Mais, peu à peu, le terme désigne également une activité littéraire qui signifie création, invention, trouvaille. Les troubadours inventent le poète comme "trouveur" de mots, de sons, de rimes, c'est-à-dire comme artisan. Le verbe trobar en langue d’oc veut donc dire « trouver ».

On imagine généralement que les troubadours étaient ces chanteurs frêles et ennuyeux, qui allaient de château en château. C’est entièrement faux. Ils étaient en fait une multitude de créateurs de poésie à chanter, lettrés et passionnés. Pour eux les mots et la musique sont indissociables.
Le plus ancien que nous connaissions est Guillaume de Poitiers, qui était à la fois, Comte de Poitiers, et Duc d'Aquitaine, et plus puissant que le roi de France.
Avec les allusions, les réflexions, les idées sous-jacentes que l’on comprend à travers les poèmes, on peut voir qu’ils possèdent tous une certaine instruction, voire pour certains une érudition élevée.

Les troubadours chantent le fin amor, l'amour courtois.

Le fin amor en langue d’oc, ou l’amour courtois joue un rôle prépondérant. C'est au XIIe siècle que naquit l'amour courtois, genre littéraire dont l'invention est attribuée à Guillaume IX de Poitiers, dit le Troubadour (1071-1127).

Le principe est simple, puisque le troubadour se met au service de sa dame car il espère toujours la conquérir. C'est là une grande nouveauté car jusqu'alors, les femmes de l'aristocratie étaient cantonnées à un rôle de mère et d'épouse.
Désormais, on chante la femme non plus en fonction de son rôle social mais en fonction de sa personnalité.

Mais les discordances entre l’amour courtois et les principes de l’Église étaient loin de contribuer à une entente cordiale. Déjà, Guillaume IX, qui avait défini à lui seul ce qui restera pendant deux siècles le style des troubadours, avait été excommunié deux fois pour sa vie quelque peu … dissolue!

Et cela est simple à comprendre, puisque, d’une part les mariages, essentiellement dans la noblesse, étaient rarement des mariages d’amour, l’amour courtois se tourne naturellement vers l’amour adultère. Et d’autre part, condamnée à se pâmer jour et nuit pour son bien-aimé, la femme devenait objet de désir, et même si le rapport charnel restait souvent le but final, il n’était que sous-entendu et précédé de tendres préliminaires.

Bref, la femme devenait objet d’amour comparable à celui que tout homme se devait de vouer à Dieu.

Pour en savoir davantage sur les troubadours et écouter leur musique, rendez-vous sur la page suivante : les troubadours